Je passais des nuits à noircir des partitions qu'éclairait à peine la flamme de mes chandelles. Je peaufinais la chrysalide de ce que je devinais être l'œuvre de toute une vie. Je me jetais à corps perdu dans la musique. Dans ce chantier formidable de parchemins, je voyais avec excitation le miracle de mon art se préciser.
J'y consacrais chaque seconde jusqu'aux limites de mes forces, dormant le moins possible, écrivant aussi longtemps que je pouvais combattre la fatigue. C'était à peine si je me nourrissais encore des Je ne sortais plus, les gens me croyaient fou et je l'étais, aveuglé par cette entreprise extraordinaire.
Fou, possédé par l'inspiration céleste qui guidait mes doigts. Ce n'était plus seulement moi qui écrivait ces mesures incroyables, je me savais marionnette, pantin chargé de transmettre l'harmonie absolue aux hommes de la terre.
Conscient de cette manipulation divine, j'avais cependant accès aux plus hautes cimes de mon art, lieu que peu de virtuoses ont déjà foulé.
Je me nourrissais de cette impulsion fantastique, le reste n'était qu'abstraction, ce qui avait précédé n'existait plus. Je venais au monde pour la première fois, engendré par la fièvre artistique. Plus rien, autre que ces portées que je remplissais et le merveilleux édifice qui devait en résulter. Un édifice par la musique à la gloire de l'éternité.
Je buvais à grosses gorgées cette beauté fabuleuse, suffoquant de posséder en moi tant de puissance à mesure que je disparaissais. La musique achevait de s'emparer de mon âme. J'avais alors fini d'exister tout à fait. La musique exultait et j'étais la musique.